Interview — Emmanuelle Amann, docteure en informatique
Après trois années de thèse menées entre Nantes Université et La Poste, Emmanuelle Amann a soutenu ses travaux le 12 mars 2026. Spécialiste de l’optimisation des machines de tri du courrier, elle revient sur son parcours, son quotidien de doctorante, les liens entre recherche et industrie, mais aussi sur les qualités nécessaires pour se lancer dans une thèse.
Découvrez l'interview en podcast
-
Comment devient-on chercheuse ? Comment en êtes-vous arrivée à faire une thèse ?
J’ai fait cinq années d’études à l’université et, à la fin de mon master, je ne voulais pas encore entrer directement dans la vie active. J’ai aussi grandi dans un environnement très lié à l’enseignement et à la recherche puisque mes parents sont professeurs, dont mon père qui est chercheur. J’ai donc beaucoup baigné dans ce milieu-là.
J’ai réalisé une licence d’informatique à Sorbonne Université, puis un master spécialisé en recherche opérationnelle, toujours à Sorbonne Université. Faire une thèse représentait à la fois une nouvelle expérience académique et professionnelle.
-
Concrètement, que fait une doctorante ? À quoi ressemblait votre quotidien pendant ces trois années ?
J’ai réalisé une thèse CIFRE, donc en partenariat avec une entreprise, en l’occurrence La Poste. Mon travail consistait à répondre à une problématique scientifique très concrète liée à un besoin industriel.
Une partie importante de la thèse consiste d’abord à définir précisément le problème de recherche : comprendre à quelle question académique il correspond. Ensuite, il y a toute une phase de développement, de tests théoriques et d’applications concrètes dans l’entreprise.
J’ai également donné des cours à Nantes Université et participé à des conférences nationales et internationales pour présenter mes travaux. Cela passe aussi par la rédaction d’articles scientifiques et de papiers de conférence.
-
Si vous deviez résumer votre sujet à un enfant de dix ans, que diriez-vous ?
J’ai travaillé sur les machines qui trient le courrier avant la tournée des facteurs. Mon objectif était de mieux organiser le tri afin de faciliter leur travail et d’optimiser le fonctionnement des machines.
Aujourd’hui, il y a de moins en moins de courrier distribué. Les machines existantes étaient donc sous-utilisées et cela créait des déséquilibres dans les volumes traités. Mon travail a consisté à développer une méthode permettant d’équilibrer automatiquement les charges dans les différentes sorties de la machine, tout en respectant l’ordre de distribution des facteurs.
-
Comment naît un sujet de thèse comme celui-ci ? Ce type de problématique vient-il de l’entreprise ou du chercheur ?
Dans mon cas, le sujet est vraiment parti d’un besoin industriel identifié par La Poste. À la fin de mon master, je devais effectuer un stage et une proposition portait justement sur l’optimisation du tri du courrier.
La Poste travaillait déjà avec Nantes Université et mon directeur de thèse. Ensemble, ils ont défini cette nouvelle problématique de recherche.
Moi, ce qui m’a attirée, c’est le côté très concret du sujet. J’ai toujours aimé les problématiques de logistique et je savais que, si je faisais de la recherche, je voulais travailler sur des applications réelles, utiles et proches du quotidien.
-
Il y avait donc une forte dimension terrain ?
Oui, énormément. Nous connaissions déjà le problème au début de la thèse, mais il fallait ensuite comprendre très précisément les contraintes métier.
J’ai travaillé avec des responsables d’organisation dans plusieurs plateformes de tri en France. Ils m’ont expliqué le fonctionnement concret des centres de tri, les contraintes humaines, techniques et organisationnelles.
J’ai aussi réalisé un audit du tri postal, ce qui m’a permis de mieux comprendre le fonctionnement global de La Poste et d’adapter mes solutions aux réalités du terrain.
-
Quelle solution avez-vous finalement développée ?
J’ai conçu un algorithme capable de répartir intelligemment les courriers dans les différentes sorties des machines de tri afin d’équilibrer les volumes.
Le but était double : éviter les problèmes techniques causés par des déséquilibres de charge et maintenir l’ordre exact nécessaire à la tournée des facteurs.
Cette méthode a permis de fluidifier le traitement du courrier et de faire gagner du temps sur les opérations quotidiennes.
-
Quel souvenir gardez-vous de votre soutenance ? En quoi consiste exactement cet exercice ?
La soutenance est un exercice assez particulier. On doit résumer trois années de travail en quarante-cinq minutes, faire des choix, expliquer les points importants et répondre ensuite aux questions du jury.
J’aime beaucoup présenter et vulgariser les sujets scientifiques, donc c’était un exercice que j’appréciais. Mais malgré cela, deux minutes avant de commencer, j’ai pleuré. Et puis une fois la présentation lancée, tout est revenu naturellement.
À la fin, il y a surtout un énorme relâchement.
-
Et après la thèse ? Allez-vous poursuivre sur ce sujet ?
Une première partie des questions de recherche a trouvé des réponses pendant ma thèse, mais d’autres pistes restent ouvertes. Un stagiaire poursuit actuellement certains travaux à La Poste.
De mon côté, je suis désormais post-doctorante à Nantes Université, dans la même équipe de recherche, mais sur un nouveau projet davantage orienté vers le génie industriel.
-
Quels conseils donneriez-vous à des étudiant.e.s qui envisagent une thèse ? Quelles qualités faut-il avoir pour devenir chercheur ?
La communication est essentielle. La recherche ne se fait jamais seul et il faut savoir échanger avec ses collègues, mais aussi expliquer simplement son travail à des personnes extérieures au domaine.
Il faut aussi être curieux et ne pas avoir peur de se tromper. En recherche, on apprend constamment. Il y a toujours de nouveaux sujets à découvrir.
Et puis il faut accepter qu’une journée de travail ne soit pas toujours “visible”. Parfois, on passe des heures à lire, à rédiger quelques lignes ou à réfléchir à une idée. Cela peut être frustrant, mais c’est aussi ce qui fait la richesse du métier de chercheur.